mardi 25 mars 2008


Nouvelle histoire du mois le plus long

Critique

LE MONDE DES LIVRES 20.03.08
L'histoire de Mai 68 en France, comme le suggérait Diana Pinto il y a vingt ans dans la revue Le Débat, a tendance à être racontée selon les règles d'une "pièce grecque" : unité de temps (un mois), unité de lieu (Paris) et unité d'action ("une contestation (...) totale d'un système jugé comme étant trop rigide"). Sans nier l'importance de ce qui s'est joué alors entre Nanterre et le Quartier latin, de nombreux chercheurs plaident, depuis une quinzaine d'années, pour une autre dramaturgie. Ils rappellent notamment que les étudiants n'en furent pas les seuls acteurs, que l'agitation, pour avoir été d'abord parisienne, fut aussi provinciale et, enfin, que seule l'étude comparée des mouvements contestataires de l'époque peut permettre de saisir l'originalité du "Mai" français.
Ce triple décentrement - chronologique, géographique et sociologique - constitue le fil directeur des deux ouvrages collectifs que publient les éditions de l'Atelier et de La Découverte. Le premier, centré sur la France, se lit comme un atlas des différentes "scènes de la contestation", autrement dit comme une plongée au coeur des institutions où les "rapports d'autorité sociale" furent subvertis. Soucieux de "réinsérer le temps court dans le temps long", la plupart des vingt-neuf auteurs soulignent que "la coupure (ne fut) pas si radicale entre l'avant et l'après-68". Dans un passionnant article consacré aux transformations de la discipline dans un grand lycée de province, la sociologue Muriel Darmon écorne ainsi le mythe d'une "institution autoritariste cédant devant les poussées lycéennes" après le printemps 1968. Elle montre au contraire que certaines pratiques volontiers assimilées à "l'humeur antiautoritaire de l'esprit de Mai", telles que la promotion de "l'autodiscipline" ou la critique des "retenues", furent expérimentées dès les années 1940.

"CRISE DU CONSENTEMENT"

Sensibles aux "ruptures d'allégeance" qui ébranlèrent les hiérarchies traditionnelles dans les écoles, les familles, les syndicats et même les Eglises avant 1968, plusieurs auteurs insistent également sur la "crise du consentement à l'ordre établi" qui caractérise la "postérité" de l'événement. Notamment dans les usines. Auteur d'une thèse remarquée sur L'Insubordination ouvrière dans les années 68 (PUR, 378 p., 22 €), Xavier Vigna insiste ainsi sur l'élargissement du "répertoire d'actions" des grévistes à une époque où les pratiques illégales - sabotages, mise à sac des bureaux de la direction, voire séquestration des patrons - se multiplièrent.
Plus long mais de lecture plus facile, l'ouvrage publié à La Découverte brosse un tableau plus panoramique encore d'un Mai 68 défini comme "l'épicentre" d'une séquence encadrée d'un côté par la fin de la guerre d'Algérie (1962) et, de l'autre, par l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République (1981). Si l'approche, en soi, n'est pas nouvelle - un précédent collectif, également codirigé par Michelle Zancarini-Fournel, avait déjà posé les jalons d'une histoire élargie à l'ensemble des Années 68 (Complexe, 2000) -, la variété des entrées, une centaine au total, est sans précédent.
La principale qualité du livre réside d'ailleurs dans son économie générale qui joue sur les changements d'échelle en maintenant l'équilibre entre de nostalgiques retours sur quelques objets cultes (de la guitare à la "4 L"), de solides synthèses sur des sujets attendus (les gauchismes, la montée du féminisme, l'antipsychiatrie, la grève des Lip), d'utiles échappées hors des frontières hexagonales (sur les traces des "provos" néerlandais, des "nègres blancs" québécois ou de la Zengakuren japonaise) et, enfin, des contributions plus originales. En dépit de leur hétérogénéité - on y trouve aussi bien une étude sur les relations entre les habitants du bidonville et les étudiants de Nanterre qu'une analyse du fonds photographique des correspondants bénévoles de L'Humanité -, ces articles reflètent les lignes de force de l'historiographie actuelle, qui se caractérise à la fois par un regain d'intérêt pour l'histoire des sans-voix et par la redécouverte des mobilisations régionalistes, écologistes et intellectuelles des années 1970.

MAI-JUIN 68 sous la direction de Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal. Ed. de l'Atelier, 446 p., 27 €.
68. UNE HISTOIRE COLLECTIVE sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel. La Découverte, 848 p., 28 €.
Thomas Wieder
Article paru dans l'édition du 21.03.08.

Mai 68, et après ?

Jacques de Saint Victor
Le Figaro 13/03/2008
DOSSIER - Quarante ans après les «événements», partisans et adversaires s'affrontent sur le sens à leur donner.

«68, c'est fini». Pour Daniel Cohn-Bendit,la révolution de Mai relève d'un tout autre temps que le nôtre. Contrairement à la Révolution française, qui a changé juridiquement la société française, Mai 68 n'est qu'un «événement» un «carnaval révolutionnaire», disait sévèrement Raymond Aron auquel on a prêté beaucoup de miracles (ou de malheurs, selon les points de vue) qui ne sont pas loin de relever de la «pensée magique». Certes, l'après-Mai a été marqué par de nombreuses réformes. Ces évolutions ne se seraient-elles pas produites sans ces quelques semaines de protestation qui ont indéniablement fait frissonner le pays ? Il n'y a pas eu,à proprement parler, un Mai anglais. La Grande-Bretagne des années 1970 n'a-t-elle pas pour autant connu une évolution des mœurs semblable à celle de la société française ? Les Trente Glorieuses ont probablement joué, en Occident, un rôle majeur dans les évolutions de société.
Quel sens donner alors à Mai 68 ? Peut-on le résumer sans le caricaturer ? Quarante ans après, sa «commémoration» risque de rajouter aux confusions entretenues par des mémoires divergentes. Les médias ne manqueront pas de retentir des récits nostalgiques du petit quarteron des (déjà) vieux «Compagnons de la Libération des mœurs» qui referont sur les plateaux «leur» Mai 68 comme on «refait» sa guerre, le soir à la veillée. On ne manquera pas aussi de voir les hostiles relever le menton, pensant que discours présidentiel oblige l'heure est venue d'en «finir avec Mai 68».
À côté de ces impatients, croyant pouvoir rejouer 1815, on reconnaîtra surtout le cortège des hypocrites, ces prébendiers qui n'ont rien fait en 68 mais qui s'accaparent l'événement et vivent sur la bête depuis vingt, trente ou quarante ans… Controverses «mémorielles» qui laisseront comme toujours les acteurs anonymes dans les arrière-cours de l'Histoire. Qui se souciera des «victimes» de Mai, ceux qui reprendront le travail en juin, déprimés après des semaines d'illusion à avoir cru au slogan : «soyez réaliste, demandez l'impossible»… Il faut revoir La Reprise du travail aux usines Wonder, le fameux petit film d'Hervé Le Roux, rare témoignage de cet été 68.
Faut-il alors renoncer à cet anniversaire ? Évidemment non. Quarante ans, c'est déjà le temps de l'Histoire, celui de la moyenne durée. Bonne surprise, plusieurs ouvrages de qualité permettent de mieux analyser cette époque et de se conforter dans l'idée que, si 68 a peu créé, il a en revanche beaucoup «liquidé». Partout où ils ont éclaté (France, États-Unis, Italie, Japon, etc.), les mouvements de 68 partagent certains thèmes : le pacifisme et l'antiaméricanisme (guerre du Vietnam aidant), ainsi que la contestation de l'autorité dans la famille, dans l'entreprise, contre les mandarins à l'université, etc.

Naissance d'une «nouvelle gauche»

En d'autres termes, Mai 68 a liquidé, approche culturelle bien connue, la société traditionnelle, en s'attaquant à tous ses repères, y compris la Résistance (c'est l'époque où on sort le passé vichyste contre le mythe de la France résistante), pour lui opposer l'affirmation hédoniste de l'individu. Mais, ce qui est peu claironné, c'est que les mouvements de 68 ont conduit aussi à la liquidation de la vieille gauche, accusée de ne pas avoir rempli ses promesses historiques. Marqué par le gauchisme, cette «maladie infantile du communisme» (Lénine), Mai 68 débouche sur la naissance d'une «nouvelle gauche» tournée autour de thématiques plus «modernes», le féminisme, l'écologie, les minorités ethnico-sexuelles, et… le marché.
Quand Georges Marchais, dans son terrible éditorial de L' Humanité du 3 mai 1968, stigmatisait ces «fils de grands bourgeois» qui «rapidement mettront en veilleuse leur flamme révolutionnaire pour aller diriger l'entreprise de papa et y exploiter les travailleurs», il avait juste oublié un détail. Les fils de bourgeois ne seront pas les seuls à prendre le chemin de l'entreprise. Nombre d'acteurs de Mai, quelle que soit leur origine, se convertiront dans les années à venir à l'économie de marché. Dans les médias, la publicité, la com', etc., ils se comporteront avec une arrogance inconnue du vieux patronat. Le constat a souvent été fait de la dureté de ces ex-maoïstes ou trotskistes.
Rastignac en col Mao recyclant leur apprentissage des techniques révolutionnaires pour grimper les échelles d'une société bourgeoise finalement bonne fille là réside probablement une des spécificités françaises. Il est vrai qu'après la publication de L' Archipel du Goulag en 1974 ou le début des crimes de masse dans le Cambodge des Khmers rouges, etc., la pensée totalitaire n'a plus bonne presse. Mais ce basculement vers la société capitaliste a une raison idéologique plus profonde et rarement évoquée.
L'éloge des marchés prend une racine insoupçonnée chez les principaux penseurs de l'après-Mai, ces antihumanistes que Ferry et Renaut ont rangé en vrac sous le terme de «pensée 68». Paradoxe délirant ? Michel Foucault, dont l'œuvre a été pillée par tous ceux qui prétendent faire œuvre originale en dénonçant aujourd'hui le «néolibéralisme», se montre très visionnaire, notamment dans Naissance de la biopolitique, en prêtant une attention inconnue alors aux théories ultralibérales de l'École de Chicago. Mais Foucault n'est pas aussi critique que certains de ses disciples ne l'affirment. Le marché lui apparaît au contraire comme une manière de lutter contre le biopouvoir, ses règles et sa conception contraignante de la souveraineté.
Le marché, c'est la liberté des échanges contre la rigueur des codifications (1). Il est singulier de retrouver peu avant dans l'Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, malgré une dénonciation du caractère schizophrénique du capitalisme, un même éloge des échanges, les flux contre l'enfermement des codes (2).
Le marché, l'argent, le libre-échange, comme ultime avatar de la pensée 68 ? Cela n'a pas échappé aux plus habiles de ces «soixantenaires soixante-huitards» qui ont pris le bâton voilà quarante ans pour balayer les anciennes élites et qui, installés aujourd'hui en nouveaux notables prospères, continuent à le manier (savamment) au sommet de leur carrière. Après «ôte-toi de là que je m'y mette», le trop fameux «j'y suis, j'y reste»… Avec eux, soixante-huitard ne finit-il pas par rimer avec louis-philippard ?

Que faisaient-ils pendant ce temps ?

Le Figaro 13/03/2008

Jean d'Ormessson : «je m'amusais un peu». «J'étais à Paris. Et je me promenais entre la rue Gay-Lussac et les Champs-Élysées. Je vous avoue que je m'amusais un peu, mais j'étais assez hostile à Mai 68, surtout à cause du traitement que les étudiants voulaient faire subir aux maîtres et à de Gaulle. Je n'ai pas aimé qu'ils renversent une poubelle sur Paul Ricœur. Je me souviens également de ce qu'avait dit Jouhandeau aux “révoltés” : “Vous deviendrez tous des notaires.” Et c'est tellement vrai, certains sont même devenus des notables. C'était une révolution surréaliste avec des slogans surréalistes. Le résultat n'a pas été fameux. Demandez aujourd'hui aux jeunes de vingt ans si leurs parents leur ont laissé une France en bon état ?»

Patrick Rambaud : «j'étais à l'armée». «Le 4 mars 1968, j'avais été convoqué par l'armée. J'étais étudiant à Nanterre et j'avais complètement oublié mon sursis… En mai 1968, j'étais donc en train de faire mon service militaire sur la base aérienne 105 d'Évreux, comme 2e classe. J'étais le secrétaire d'un capitaine. Pendant les événements, je rentrais en permission à Paris. Mais en France les révolutions s'arrêtent pendant le week-end. Les gens venaient visiter les barricades le dimanche. C'était très étrange. Je repartais le lundi matin comme un crétin. À ce moment-là, les officiers de la base étaient tous malades, comme par hasard : ils avaient peur. Il restait quatre pauvres étudiants pour recevoir les avions. On avait accueilli 6 000 parachutistes arrivés de Corse. Ils devaient se rendre dans les forêts des environs de Paris, prêts à intervenir. Je me souviens qu'ils étaient munis de rations de combat pour six jours ! Sous prétexte que nous n'avions pas les autorisations administratives nécessaires, nous les avons retenus le plus longtemps possible sur la base… Ce fut mon seul acte de résistance… passive !»

Danièle Sallenave : «J'ai fait de la télévision».«J'avais terminé mes études, j'enseignais dans un lycée et j'étais chargée de cours à Nanterre. Je travaillais par ailleurs à l'écriture de films scolaires avec des réalisateurs de télévision. Je n'étais pas d'accord avec la violence des mouvements étudiants. À Nanterre, j'avais assisté à des scènes qui m'avaient déplu. Je ne partageais pas leurs attaques contre le savoir et toute forme d'autorité. C'est à la télévision que j'ai vraiment “fait 68”, et là, j'ai vécu quelque chose de très intéressant. Les directeurs se sont mis à parler avec les dactylos. Nous avons voté des projets pour que le personnel participe aux décisions, etc. C'était utopique. Ces dactylos étaient incitées par les réalisateurs à s'impliquer, mais elles sentaient bien ce qu'il y avait d'illusoire dans cette générosité de bourgeois.»
Régine Deforges : «je distribuais des tracts». «Je distribuais des tracts, je vendais L'Enragé … Mais je trouvais tout cela amusant, et je n'arrivais pas à me sentir vraiment concernée, je me comportais davantage comme un spectateur, un voyeur. J'ai pourtant fait partie du comité “Écrivains-Étudiants” où se trouvaient Marguerite Duras, Maurice Blanchot, Claude Roy et bien d'autres. J'ai eu le sentiment de participer à un jeu. Ce n'était pas la révolution.»
Gabriel Matzneff : «sur la plage, sans les pavés». «En mai 1968, j'étais directement sur la plage, sans les pavés. J'en ai un souvenir enchanteur, car j'avais quitté Paris vers le 20 avril pour l'Espagne avec ma petite amie qui préparait son bac. Nous avons été bloqués pendant deux mois sur les plages de Franco sans savoir ce qui se passait. Tout était bloqué au-delà de Perpignan. Nous sommes rentrés le 15 juin, persuadés que le bac avait eu lieu, avec l'idée que Tatiana le repasserait l'année suivante, ce qui nous arrangeait puisqu'elle n'avait rien révisé. En fait, les épreuves avaient été décalées. Elle l'a passé et a été reçue triomphalement avec mention. Nous sommes donc allés porter des cierges à saint Cohn-Bendit, notre divinité tutélaire.»

Tuer le père ou caser le fils ?

Sébastien Lapaque
Le Figaro 13/03/2008

Glucksmann, Rotman, Linhart : être révolutionnaire est-il une charge héréditaire ?

Au printemps 1968, les émeutiers ont mis le feu à Paris comme un enfant casse ses jouets en expliquant qu'ils voulaient en finir avec la France du « oui-papa ». Il est donc assez comique, à quarante ans de distance, de voir Raphaël Glucksmann, fils d'un des acteurs emblématiques de cette dernière révolution française, donner la réplique à son père dans un numéro de oui-papa inédit. À bas l'État ? Oui-papa. Vive la révolution permanente ? Oui-papa. Salauds de Russes ? Oui-papa. On bombarde ? Oui-papa. L'antiaméricanisme est le socialisme des imbéciles ? Oui-papa. Mai 1968 fut une épiphanie libérale ? Oui-papa. Régis Debray un grincheux ? Oui-papa.
En 1983, au moment de la parution de La Force du vertige, certains avaient déjà souligné la désinvolture avec laquelle André Glucksmann avait pris en otage son fils pour justifier son atlantisme de fraîche date. «Dois-je, en mémoire de ma famille, proie de l'archipel nazi, accepter que mon enfant subisse l'archipel soviétique ?», demandait-il alors. Le petit Raphaël, âgé de quatre ans, était incapable de savoir s'il voulait être mort ou rouge. Vingt-cinq ans plus tard, l'enfant est devenu grand et répond à son père qui lui explique pourtant qu'il se méfie comme de la peste de «la foi, la tradition, la famille, l'héritage». C'est la rencontre de l'infantilisme prolongé (le père) et de la sénilité précoce (le fils). Mais ne dégoûtons pas le lecteur : leur livre à quatre mains, où l'on voit glisser les ombres de Vadius et de Trissotin, est à hurler de rire. C'est passe-moi la rhubarbe et je te passerai dans la France d'après.

Toucher les dividendes de la révolte

Ainsi certains insurgés d'hier, qui juraient de tuer le père et de liquider la famille bourgeoise, s'associent-ils avec leurs enfants pour toucher les dividendes de leur révolte. On sera moins sévère avec le gros album illustré que publient Patrick et Charlotte Rotman sur les années 1968 (1). C'est un travail d'archivistes et de mémorialistes joliment illustré et plutôt convaincant. Et on n'ironisera pas sur le livre de Virginie Linhart, une enquête intelligente et sensible, ni complaisante ni revancharde, sur les «fils et filles de», élevés dans le grand désordre idéologique et libidinal des années 1970. Dans Le jour où mon père s'est tu (2) , la fille de l'auteur de L'Établi rappelle que si les utopies gauchistes en ont enrichi quelques-uns, elles en ont détruit beaucoup d'autres. Son père a fait partie de ces normaliens maoïstes qui ont voulu partager les misères de la classe ouvrière en allant travailler en usine. Le naufrage de ses illusions l'a précipité dans un mutisme dont il n'est jamais sorti. Arrivée au milieu du chemin de sa vie, sa fille apaisée mène l'enquête. La lumière que Le jour où mon père s'est tu jette sur les grandeurs et les insuffisances de la relation de parent à enfant est plus stimulante que le dialogue des Glucksmann père et fils.

Maurice Grimaud ou l'ordre juste

Eric Roussel
Le Figaro 13/03/2008

Le préfet de police des événements de Mai 68 publie ses Mémoires de grand commis de l'État.

Pour l'histoire, Maurice Grimaud restera le préfet de police de Mai 1968, celui qui par son sang-froid, son entente objective et providentielle avec le premier ministre Georges Pompidou, évita que les troubles ne dégénèrent. À travers le journal des événements qu'il publie dans son nouveau livre, les historiens et les curieux de cette époque trouveront d'ailleurs une multitude de précisions inédites. Ils y trouveront surtout l'étonnant parcours d'un homme pour lequel la haute fonction publique aura été une sorte de sacerdoce au service de l'intérêt général.
Rien, sinon des dons intellectuels évidents, ne prédisposait Maurice Grimaud à être un jour dans la capitale le responsable suprême du maintien de l'ordre. Ardéchois de naissance, fou de livres, il se destine d'abord à intégrer l'École normale supérieure, puis les hasards de l'existence le conduisent à entrer dans le corps préfectoral dont il gravira tous les échelons, jusqu'aux plus prestigieux. Indépendance et éclectisme marquent ses choix dans tous les domaines. En politique, Gaston Bergery, brillant anticonformiste (personne ne prévoit avant 1940 qu'il deviendra ambassadeur de Vichy à Ankara…), le séduit d'abord.

Une vive intelligence analytique

Dans les années 1950, il est, comme tant d'autres, profondément marqué par Pierre Mendès France. En littérature, s'il aime par-dessus tout Valéry, Gide, Proust et Giraudoux, Barrès l'enchante, Tocqueville le fascine et, relatant un séjour en Béarn durant l'été 1936 chez son ami Maurice Martin du Gard, il ne cache pas ses réserves vis-à-vis du philosophe Julien Benda, venu en visite, tranchant de tout, avec les arguments de la raison raisonnante.
En mai 1968, il aura la même réaction face à ceux qui, confrontés à une situation totalement inédite, n'auront d'autre idée que le recours aux méthodes de force. Celles-ci, il en reste profon­dément convaincu, étaient inadaptées, leur application aurait conduit à un désastre aux conséquences imprévisibles, la présidence du général de Gaulle se serait sans doute terminée dans des circonstances dramatiques.
Parmi tant d'autres, les pages consacrées à Noguès, résident général de France au Maroc de 1936 à 1943, retiennent particulièrement l'attention. Collaborateur du général à l'époque de la défaite, Maurice Grimaud s'efforce de faire comprendre la diffi­culté des choix auxquels fut confronté ce militaire républicain, gendre de Delcassé. Fallait-il refuser l'armistice et poursuivre le combat en Afrique du Nord ? Le réflexe premier de Noguès l'avait conduit dans cette direction, mais d'autres éléments d'appréciation emportèrent en définitive sa décision dans un sens opposé. Ainsi devait disparaître de la scène un homme qui plus tard aurait pu jouer un rôle clé. À lire Maurice Grimaud, on a le sentiment que sa vive intelligence analytique, qui lui dévoilait la complexité du contexte, finit par le paralyser.
La ténébreuse affaire Ben ­Barka fait elle aussi l'objet de précieux développements. Maurice Grimaud était bien placé pour en connaître les arcanes, puisqu'il était à l'époque directeur de la Sûreté. Toute la lumière n'a certes pas été faite sur cet épisode, mais la conviction du mémorialiste, fondée sur des informations de première main, est que le général de Gaulle disait vrai lorsqu'évoquant le meurtre à Paris du chef de l'opposition marocaine, il assurait : «Il n'y a rien dans tout cela que de vulgaire et de subalterne.»
Le livre refermé, le titre prend tout son sens. Face à l'événement, l'homme réagit avec ses nerfs mais aussi armé de quelques certitudes fondamentales, ce que l'on appelle un credo. Celui de Maurice Grimaud, tel qu'il se révèle ici, repose avant tout sur un véritable humanisme, le rejet de tout sectarisme, le goût du dialogue, la conviction que l'autre, si éloigné qu'il paraisse, peut être porteur de vérité.

«Ces événements ont ouvert la voie à la société libérale»

Le Figaro Littéraire 13/03/2008

Yves-Charles Zarka, universitaire et directeur de la revue «Cités», est l'un des meilleurs spécialistes de philosophie politique. Il fait des événements une lecture iconoclaste.

LE FIGARO. Quel sens a, selon vous, Mai 68 dans l'histoire intellectuelle ?

Yves-Charles ZARKA. Mai 68 a été incontestablement un mouvement d'émancipation, un souffle de liberté, une chaîne de fraternité aussi. Il y a eu un souffle», un esprit, une confiance en l'avenir que l'on n'a plus retrouvés depuis. C'est pourquoi on en parle encore. Mais ce ne fut pas une révolution. L'ordre moral et intellectuel a été ébranlé, mais les structures, la société, sa logique économique, pas plus que les structures de pouvoir n'ont été remises en question. Mai 68 a donné un coup de balai à un certain nombre de résistances morales et intellectuelles archaïques qui faisaient obstacle au plein développement de la société libérale. C'est précisément son paradoxe. Le décor idéologique du mouvement était marxiste-léniniste, mais cette idéologie a ôté les entraves à la société libérale. Les effets de Mai 68 ont été souvent contraires de ceux qu'attendaient ses acteurs ou ses détracteurs. Je suis vraiment consterné lorsque je vois, aujourd'hui, les pleurnicheries de quelques-uns qui font de 68 la source de tous nos maux actuels fin de l'autorité, mépris des pères, destruction des savoirs, etc. ou la source du pouvoir actuel. Tout cela est dérisoire. Doit-on regretter l'université d'avant 68, le conformisme moral, la soumission des femmes, etc.

N'est-ce pas pourtant une sorte de feu de paille?

Ce qui me désole dans la société actuelle, c'est que la crainte du chômage, la recherche de la sécurité dans tous les domaines engendrent une peur de l'avenir que certains savent utiliser. Ce qui me désole aussi, c'est ce qu'on pourrait appeler la paralysie de l'imagination, de la créativité, de la vie intellectuelle. On aimerait parfois que le cynisme des pouvoirs économique, financier, politique ou médiatique se voie contesté par le retour d'un esprit de révolte qui devrait animer la jeunesse. Mais celle-ci a peur, elle ne se pense plus collectivement, mais individuellement, chacun pour soi et Dieu pour personne. Cet esprit de révolte n'est en aucune manière porté par ce que j'appelle les philosophes de la terreur» comme Alain Badiou, Slavoj Zizek et quelques autres. Ces penseurs d'extrême gauche, pour certains d'entre eux ex-soixante-huitards, se manifestent aujourd'hui par la haine de la démocratie et plaident pour des formes autoritaires de pouvoir quand ce n'est pas pour la dictature. Ceux-là sont plus loin de 68 qu'on ne l'a jamais été. Ils font référence à Mao, ils plaident en faveur de la terreur révolutionnaire. Paradoxalement, l'esprit de révolte, de rébellion, le désir de liberté n'est plus dans la pensée qui se réclame de la gauche, ni de la droite d'ailleurs.

Comment pourrait-on définir ce changement d'époque par rapport à Mai 68?

Je vois une double différence essentielle. Premièrement, comme je l'ai dit, en 68, l'idéologie était plus ou moins marxiste-léniniste. Or, le marxisme donnait un horizon commun et rendait possible un mouvement collectif. Il offrait du sens à ce mouvement. Aujourd'hui, on peut encore trouver des mouvements sociaux, mais ce sont des mouvements purement revendicatifs, concernant tel ou tel point de la vie quotidienne. Satisfait ou insatisfait, chacun rentre chez soi. Nous sommes aujourd'hui dans une époque postmarxiste et, on l'a vu, il n'y a pas de pensée alternative à gauche. La deuxième différence est d'ordre spatio-temporel. En 68, ce qu'il fallait combattre était proche, voire personnifié : la famille, l'université, l'entreprise, le pouvoir politique. Aujourd'hui, tout est très loin avec la mondialisation, tout ou presque est anonyme. Comment faire pression sur la Commission de Bruxelles, le FMI ou les conseils d'administration dont les sièges sont souvent à l'étranger? D'où le risque d'un repli des individus sur eux-mêmes qu'accroît l'ère numérique dans laquelle nous sommes entrés et que les médias, en particulier la télévision, savent utiliser.

Cette impuissance ne serait-elle pas une des raisons majeures de ce retour, à l'extrême gauche, d'une pensée antidémocratique. Ces philosophes de la Terreur», comme vous les avez appelés, estiment que la démocratie a manqué à ses promesses. Le quarantième anniversaire de 68 sera-t-il marqué par l'échec de la pensée antitotalitaire ?

Je dirais surtout que ce type d'élucubrations est une insulte à l'histoire et à l'intelligence. On retrouve dans certains des textes le style haineux des publicistes d'avant-guerre. Quand Badiou compare Sarkozy à un rat, on a l'impression de lire un pamphlet d'extrême droite. On a légitimement le droit de critiquer un mode d'exercice du pouvoir, on en a même le devoir. Mais ce que fait Badiou, c'est tout autre chose. Il veut susciter la haine, il veut une mise à mort. Être gouverné par un rat qui a été élu par d'autres rats… C'est cela à quoi mène selon cet esprit despotique la démocratie française. Quand Zizek refait l'éloge de la Terreur, c'est presque aussi consternant. Mais j'ajouterai que, sur ce point, nous payons les conséquences de l'empire des médias, faisant et défaisant les notoriétés indépendamment de la notion d'œuvre.

Pourquoi incriminer les médias ?

Ces mêmes médias n'ont eu de cesse qu'ils n'asphyxient la vie intellectuelle depuis vingt ans. Ils ont créé une petite caste de penseurs médiatiques de quinzième ordre qui n'existent que par et pour les médias et qui n'ont ni le désir ni les moyens de combattre les philosophes de la Terreur comme Zizek ou Badiou. Ces derniers ont pu profiter de ce vaste champ de ruine intellectuel pour s'engouffrer dans la brèche laissée béante par l'absence de pensée dans l'espace public.

lundi 24 mars 2008

Mai 68 en héritage

Enquête
LE MONDE DES LIVRES 20.03.08
AFP
Des étudiants et des ouvriers réunis devant les usines Renault à Boulogne-Billancourt, le 18 mai 1968.
Au printemps 1968, dans le grand hall de Sciences Po Paris, quelqu'un avait tracé ces mots : "Il est interdit d'interrompre" (voir Les Murs ont la parole. Mai 68. Journal mural. Sorbonne, Tchou éditeur, réédité en 2007). Moins connu que le fameux "il est interdit d'interdire", ce slogan-là disait le rêve d'une révolution toujours recommencée. Très vite, pourtant, l'élan s'est bel et bien cassé, la parole a cessé de circuler. Non seulement entre intellectuels et ouvriers, entre hommes et femmes, entre Français et immigrés, mais aussi et peut-être surtout entre générations. L'expérience soixante-huitarde n'allait pas tarder à apparaître comme un "héritage impossible", selon le beau titre d'un ouvrage signé Jean-Pierre Le Goff (Mai 68. L'Héritage impossible, La Découverte, 1998).
Malaise dans la transmission. Ces dernières années, les jeunes fustigeaient leurs aînés "soixante-huitards", ces égoïstes qui auraient tout gardé pour eux : les prestiges de l'Histoire et la carrière au quotidien, l'exaltation du grand soir comme le dégoût des petits matins. Entre la génération de Mai et celles d'après, donc, la continuité semblait brisée.
Après la méfiance, les non-dits, le moment est-il enfin venu de reprendre contact ? Dans la déferlante éditoriale qui accompagne le quarantième anniversaire du joli Mai, en tout cas, plusieurs ouvrages manifestent le désir de renouer les liens : tandis qu'Alain Geismar dédie un livre de souvenirs à ses enfants, Patrick Rotman (1) publie avec sa fille Charlotte, journaliste à Libération, un album richement illustré intitulé Les Années 68 (Seuil, 344 p., 59 €).

"DIALOGUE"

Bien sûr, quand les pères gardent la main, quand ils ne convoquent leur enfant que pour se contempler dans une flatteuse miniature, ces retrouvailles tournent vite au fiasco. En atteste le livre que le philosophe André Glucksmann cosigne avec son fils Raphaël (qu'on a connu mieux inspiré dans ses documentaires), sous le titre trompeur Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy (Denoël, 240 p., 18 €). Un texte où le "dialogue" intergénérationnel n'occupe en fait que quelques pages, se réduisant à une interview du père par le fils sur le mode : "Dis, papa, pourquoi tu soutiens Nicolas ?" Page après page, ensuite, le lecteur étouffe entre deux monologues parallèles, aussi suffisants l'un que l'autre, dans la pire tradition de l'essayisme poseur. Tristesse.
A l'exact opposé de ce bavardage stérile, Virginie Linhart propose un tout autre dialogue avec son propre père, échange d'autant plus fécond qu'il se déploie sur le mode du silence. Son livre s'appelle Le jour où mon père s'est tu (Seuil, 182 p., 16 €). C'est un texte doux, généreux, qui réussit à nouer, par-delà les failles générationnelles, un naufrage personnel et une sensibilité collective : d'un côté, la tragédie de Robert Linhart, figure fondatrice du maoïsme à la française, au milieu des années 1960, et auteur d'un livre fameux intitulé L'Etabli (Ed. de Minuit, 1978) ; de l'autre, la sensibilité d'une génération, celle des filles et fils "soixante-huitards".
Tout au long de son enquête, Virginie Linhart effectue de subtils va-et-vient entre le mutisme de son père, qui s'est abîmé dans la folie au lendemain de Mai, et la parole de ses propres "camarades", ces enfants de militants qui partagent avec elle une même expérience.
Ils s'appellent Nathalie Krivine, Matthias Weber, Julie Faguer ou Mao Péninou. Qu'ils aient rejeté les idéaux de leurs parents ou qu'ils restent engagés à gauche, tous expriment peu ou prou les mêmes sentiments, entre gratitude et colère. Tous témoignent de la violente dépression qui emporta leurs parents quand vinrent "ces années de sortie du militantisme, à la fois extrêmement festives et destructrices". Tous soulignent aussi les conséquences ambiguës d'une éducation gauchiste, féministe et tiers-mondiste, où papa-maman étaient d'autant plus absents que la politique était omniprésente : "En me mariant, j'ai découvert qu'on pouvait parler de rien à table. Comment ça va ? Tu as vu, le magasin d'à côté a ouvert ?...", ironise Claudia Senik. "Je crois que mon apolitisme vient d'un profond dégoût lié au trop : j'en ai trop entendu", lâche Samuel Castro.
Tous évoquent encore une enfance plutôt austère, entre pessimisme viscéral et "désespoir méthodologique", selon l'heureuse formule de Jérôme Sainte-Marie ; une jeunesse soumise à des injonctions sans cesse contradictoires : d'un côté, "faut être premier à l'école" ; de l'autre, "seuls les salauds réussissent dans ce monde pourri !"... Tous (ou presque) disent enfin la soif de stabilité, le bonheur du cocon familial, les délices de l'embourgeoisement : "Je ne crois pas qu'il y ait une journée sans que je me dise : surtout, ne pas faire comme mes parents ont fait avec moi", tranche Lamiel Barret-Kriegel.
Virginie Linhart avait 2 ans en 1968. De tout cela, elle témoigne également avec force. Plus encore que les autres, son épreuve est singulière, bien sûr, et elle ne cache pas ce que la "disparition" de son père a eu d'exceptionnel. Mais c'est au miroir de ce désastre individuel qu'elle veut comprendre ce qu'elle nomme son "histoire collective". En allant chercher la vérité de ces parents, de leurs déceptions et de leurs silences, dans la parole des enfants. Un jour qu'elle confiait à Robert Linhart son projet d'enquêter sur Mai 68, celui-ci tenta d'abord de l'en dissuader. Puis elle vit les larmes monter dans les yeux de son père. "C'est notre secret, ma petite fille, murmura-t-il, que tu saches tout ça, et que moi je ne parle plus."
_______________________________
(1) De Patrick Rotman, signalons également Mai 68 expliqué à ceux qui ne l'ont pas vécu (Seuil, 168 p., 12 €).
Jean Birnbaum
Article paru dans l'édition du 21.03.08.
Etudes historiques, analyses et témoignages
Les quelque 80 parutions qui accompagnent l'anniversaire de Mai 1968 ne doivent pas occulter les ouvrages importants publiés dans le passé. A commencer par les analyses rédigées à chaud par Raymond Aron (La Révolution introuvable, Fayard), Alain Touraine (Le Mouvement de Mai ou le communisme utopique, Seuil), Michel de Certeau (La Prise de parole, Desclée de Brouwer), Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis (Mai 1968. La Brèche, réédité chez Fayard le 2 avril).
Parmi les études historiques, outre 1968. Exploration du Mai français, plus particulièrement centré sur le monde ouvrier (deux volumes, L'Harmattan, 1992), on retiendra notamment le brillant essai de Kristin Ross, Mai 1968 et ses vies ultérieures (Complexe, 2005). Sans oublier les témoignages, comme La Révolte étudiante, de Daniel Cohn-Bendit, Jean-Pierre Duteuil, Alain Geismar et Jacques Sauvageot (Seuil, 1968), ou En Mai, fais ce qu'il te plaît, de Maurice Grimaud, ancien préfet de police de Paris (Stock, 1977). On rappellera enfin le Journal de la commune étudiante (Seuil, rééd. 1988), riche collection de documents réunis par Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, ainsi que Génération, la fresque d'Hervé Hamon et Patrick Rotman, disponible en édition de poche (deux volumes, Points).

"En Pologne, 1968 a vu la victoire d'une politique extrêmement chauviniste, xénophobe et autoritaire"


LE MONDE 24.03.08


Adam Michnik, un des leaders des événements de mars 1968 en Pologne


Pour le bloc communiste, 1968 fut une année funeste : écrasement du "printemps de Prague", lancement en mars par le régime communiste polonais d'une campagne antisémite, qui aboutit au bannissement de milliers de personnes, pour briser la montée du mouvement protestataire en Pologne. Dans un pays où l'antisémitisme, relayé par Radio Maryja et les milieux nationalistes, reste présent, le 40e anniversaire de cette campagne donne lieu en Pologne à des commémorations. Héros de Solidarité, fondateur du quotidien Gazeta Wyborcza, Adam Michnik évoque pour Le Monde ces événements. Victime lui-même du Mars polonais, il a pourtant été "oublié" lors de la cérémonie officielle du 8 mars en présence du président conservateur Lech Kaczynski.

En Pologne, le mouvement d'étudiants et d'intellectuels né de la suspension des "Aïeux" d'Adam Mickiewicz au Théâtre national de Varsovie a servi de prétexte au pouvoir communiste pour sa vaste campagne antisémite...

C'était une campagne anti-intellectuelle et anti-libertaire. Dans l'Histoire, il n'y a pas seulement des luttes victorieuses. Mars 1968 a vu la victoire d'une politique extrêmement chauviniste, xénophobe et autoritaire, et notre défaite. Une vraie défaite. Trois semaines seulement après avoir commencé, le mouvement a été liquidé par des moyens policiers. La plupart des leaders du mouvement se sont retrouvés en prison. C'était une campagne brutale, sans compter les procès et les expulsions de professeurs et d'étudiants.
1968 a aussi été le premier mouvement de masse contre la dictature. Ce mouvement, né parmi la nouvelle génération, celle qui était née dans la Pologne communiste, a eu sa continuité après quelques années. La tradition de la jeune démocratie polonaise était née.
Doit-on comprendre qu'en 1968, votre génération a ouvert son chemin vers la liberté ? Celui qui allait mener aux protestations ouvrières de Gdansk, à la création du Comité de défense des ouvriers (KOR), puis à Solidarnosc ?

Le KOR, puis Solidarnosc, étaient une large confédération avec une kyrielle de sources. Le mouvement de 1968 était l'une d'elles, pas la seule.

Pourquoi les protestations polonaises, en germe depuis des mois, trouvent-elles leur expression en 1968 ?
Ce sont les secrets de la situation révolutionnaire ! En Pologne, l'inspiration tchécoslovaque a certainement joué son rôle. En mars 1968, les étudiants scandaient "Toute la Pologne attend son Dubcek" (figure de proue du "printemps de Prague" en 1968). Si l'évolution démocratique était possible à Prague et Bratislava, pourquoi pas à Varsovie ?

Mais le mouvement polonais était aussi, pour nous, une surprise. Personne n'avait imaginé que les protestations contre le retrait de l'affiche des Aïeux au Théâtre national à Varsovie, en janvier, seraient le point de départ d'un vaste mouvement étudiant. Interdire Mickiewicz, qui est pour les Polonais ce que Victor Hugo est aux Français, était intolérable. Nos protestations ont été relayées par la révolte de grands écrivains, parmi les plus connus et les plus respectés en Pologne - Andrzejewski, Slonimski, Kolakowski. Début mars, le gouvernement a décidé d'expulser plusieurs étudiants, dont moi-même. C'était un moment décisif. En réponse, nous avons organisé un grand meeting sur le campus de l'université de Varsovie. Mais personne n'avait imaginé que le 8 mars serait le premier jour d'un grand mouvement qui toucherait plusieurs universités en Pologne.

Qu'aviez-vous en tête, ce vendredi 8 mars 1968, à 21 ans, dans la cour de l'université de Varsovie, devant les étudiants rassemblés en signe de protestation contre votre exclusion ?

Je m'opposais à la dictature, bien sûr. Pour moi-même et mes amis, c'était une protestation au nom du socialisme démocratique. C'était la lingua franca de l'époque, celle du "printemps de Prague" notamment.

Pensez-vous que d'Est en Ouest, les acteurs de la même génération, aux options pourtant radicalement opposées en 1968, se soient battus pour les mêmes valeurs ?
Ces mouvements étaient profondément différents. Les slogans clamés à la Sorbonne ou à Berlin-Ouest étaient dirigés contre le capitalisme, la société de consommation, la démocratie bourgeoise définie comme une pseudo-démocratie, mais aussi contre les Etats-Unis et la guerre du Vietnam. Pour nous, c'était une lutte pour la liberté dans la culture, dans les sciences, dans la mémoire historique, pour la démocratie parlementaire, et enfin, surtout visible en Tchécoslovaquie, contre l'impérialisme soviétique, pas américain.

1968 en Pologne, ce sont aussi les purges antisémites orchestrées par le général Moczar dans les arcanes du parti au nom d'une campagne antisioniste, puis l'exode de 15 000 juifs polonais.

Pourquoi Moczar et ses acolytes ont-ils utilisé le langage antisioniste et antisémite ? D'abord pour des convictions nationalistes, chauvinistes, tout en s'alignant sur Moscou contre Israël. Ensuite c'était un moyen de diviser les cadres du régime. Traditionnellement beaucoup d'apparatchiks avaient des origines juives, pas seulement dans l'appareil du parti, mais dans les hôpitaux ou à l'université. Enfin parce qu'ils s'appuyaient sur la tradition, forte en Pologne, du mouvement nationaliste Endecja, dont le langage était l'antisémitisme. En utilisant ce langage, le pouvoir communiste a cherché à s'enraciner dans la tradition polonaise.

Il a fallu attendre 20 ans, en 1988, pour que le pouvoir communiste reconnaisse pour la première fois le caractère antisémite des événements de 1968, tout en déresponsabilisant les cadres du parti. Etait-ce suffisant ?

C'était inacceptable. Jusqu'à la fin, la majorité des apparatchiks sont restés silencieux sur les faits. Aujourd'hui, 40 ans après, la situation est tout à fait nouvelle. Les post-communistes, dans leur majorité et dans leur discours public, sont absolument contre le chauvinisme ethnique. Ils utilisent le langage des sociaux-démocrates occidentaux.
Paradoxalement le discours antisémite populiste est passé à droite, avec Roman Giertych et sa Ligue des familles polonaises, mais aussi des tendances assez fortes dans les médias comme Nasz Dziennik (du Père Rydzyk), Nasza Polska et parfois même Rzeczposposlita, qui joue l'ambivalence.


Propos recueillis par Celia Chauffour
Article paru dans l'édition du 25.03.08.

samedi 15 mars 2008

La vie en numérique

Qu'on s'arrête une minute et, pour les besoins de la réflexion, qu'on prenne l'exemple d'une rame de TGV, parenthèse entre deux urbanités. Sur les tablettes, au bout des doigts, reliés aux oreilles, à la vue, à l'ouïe et au toucher : des ordinateurs portables, des lecteurs de DVD, de fichiers audio MP3, des lecteurs vidéo à disque dur, des téléphones, des appareils photo, des Smartphone, le nouvel iPhone... un condensé de technologies dites "nouvelles". Du son, des images, du mouvement, et donc de la vitesse... Des fichiers qui en chassent d'autres, à la fréquence des processeurs. Jusqu'à ce qu'une sonnerie allant crescendo (généralement de téléphone) vienne électriser l'autiste numérique (accessoirement ses voisins) et l'agiter jusqu'au soulagement final (la pression sur la bonne touche). Il y a vingt ans, il n'y avait rien de tout cela.
Dans notre monde fait d'urgences et de "zapping", le philosophe allemand Peter Sloterdijk voit nos civilisations contemporaines comme infiniment "mobilisées". Pour lui, le culte du mouvement a envahi le penser et l'agir modernes, où "tout ce qui est arrêté, tout ce qui tient en place, tout ce qui repose sur lui-même et tout ce qui est inutilisé, se rend ridicule". "Comme si elle devait guérir d'une longue maladie, considère cet iconoclaste qui revendique un recentrage sur une forme d'eurotaoïsme à inventer, l'époque moderne s'est détachée du monde d'avant amoureux de sa fixité, et elle se réjouit de son nouveau pouvoir qui lui permet de volatiliser tout ce qui était solide, bien établi. Seuls les promoteurs croient aujourd'hui encore à l'immobilier." Et encore, ce qui reste à voir, après la crise des subprimes...
Le monde bouge et ne serait que mouvement, à l'image de la fameuse loi de Moore, du nom du cofondateur d'Intel, selon laquelle le nombre de transistors intégrés sur une même surface de silicium double environ tous les dix-huit mois depuis les années 1960, augmentant ainsi la puissance des processeurs de façon exponentielle.
Blogueur et fin observateur de la société numérique, Jean-Pierre Corniou, ancien directeur des systèmes d'information de Renault, note qu'un tel développement exponentiel, bousculant nos rationalités, tranche sur le passé (La Société numérique, éd. Hermès, 256 p, 49 euros). Jadis, la machine prolongeait les capacités et, essentiellement, les forces physiques de l'homme. Désormais, "l'informatique touche à quelque chose de plus intime : l'intelligence et la conscience". Et aux peurs qui vont avec, dont celle de perdre le pouvoir, de ne plus avoir le dernier mot.
Prenant appui sur un fait divers médiatisé relatant la mort d'un chauffeur ayant eu trop confiance en son GPS, le blogueur plaide pour une lucide et consciente utilisation des outils informatiques. Celle-ci passe par la formation. Mais, comme le remarque l'un de ses interlocuteurs, qui réagissait sur le Net, la société numérique allant si vite, prenant pour ainsi dire tout le monde de court, tend à inverser, étonnamment, les flux traditionnels de connaissance, et donc de formation : ce ne sont plus les anciens qui apprennent aux jeunes, mais c'est à ces derniers, si familiarisés avec l'univers modernisé, d'apprendre aux premiers.
"Cette rupture a des conséquences multiples, note Jean-Pierre Corniou, qui ne sont certes pas toutes négatives, mais marquent notre environnement : carences pédagogiques des jeunes "natifs numériques", plus intuitifs que raisonnés, claire inflexion du sérieux vers le ludique, flux d'innovations trop rapides pour être pleinement exploitées et métabolisées, syndrome de l'instantané"... A charge pour les plus anciens de (re) trouver leur place et de (re) donner un sens à l'ordre générationnel. Qui réside donc, peut-être, dans la capacité à ralentir et à freiner les élans, à faire digérer. A gagner, dirait Peter Sloterdijk, en lenteur ou en immobilité.
Courriel :dumay@lemonde.fr

Jean-Michel Dumay
LE MONDE 15.03.08 Article paru dans l'édition du 16.03.08.

Triple choc sur l'économie mondiale

Vous êtes entrés dans le royaume des incertitudes. Le pétrole ? Jusqu'où montera-t-il ? Le dollar ? Jusqu'où la chute ? La crise financière ? Quand s'arrêtera-t-elle ? La récession ? Aux Etats-Unis ? En France ? Sur toutes ces questions, les pronostics sont déjoués de semaine en semaine. Une noire mécanique de crise est en marche, comme impossible à arrêter.
C'est que nous subissons les coups d'un grand triple choc dont l'ampleur et les conséquences sont encore difficiles à mesurer mais dont on sait qu'elles refaçonnent en profondeur le système mondial.
Le premier choc est le basculement du monde de l'Ouest vers l'Est. Le moteur unique américain est épuisé, la Chine, l'Asie prennent le relais. Le deuxième choc en est la conséquence : la soif chinoise de matières premières en fait exploser les prix et provoque le retour de l'inflation, morte il y a trente ans, au premier plan des préoccupations. Le troisième choc est la crise financière qui se prolonge, s'amplifie, et débouche sur la fin du crédit facile, trop facile.
Le premier choc n'a pas d'équivalent, sauf le passage de la suprématie de l'Europe à l'Amérique au moment de la première guerre mondiale. Le deuxième ressemble à la crise dite du "pétrole" des années 1970. Pour le dernier, la comparaison oscille entre la Grande Dépression des années 1930 et les crises, plus limitées, du XIXe siècle ou celles, plus proches de nous, des années 1980. L'ensemble a, en tout cas, une ampleur inédite : boum, boum, boum, les trois chocs viennent ensemble et font concert.
La Federal Reserve est montrée du doigt pour avoir été à l'origine des maux de l'argent facile. Le "magicien" Alan Greenspan, hier adulé, a décidé de taux d'intérêt très bas pour encourager la croissance, mais avec pour résultat de gonfler des bulles. Les ménages américains ont pu s'endetter pour pas cher et consommer de plus en plus. Les importations ont cru en flèche, le déficit commercial s'est creusé, le dollar a commencé à faiblir.
Les Etats-Unis ont d'autres "fondamentaux" enviables, gains de productivité, high-tech, immigration... mais leur modèle d'une croissance accélérée par l'endettement s'est emballé sur l'immobilier. La maison à peine achetée gagnait en valeur, ce qui permettait de se refinancer et de réemprunter. Les organismes de crédit ont inventé les subprimes pour convaincre les ménages sans moyens qu'eux aussi pouvaient, dans ce système, devenir propriétaires. Jusqu'au jour où, après un gain de 80 % entre 2000 et 2006, les prix ont stagné, forçant ces ménages à la faillite.
La crise des subprimes est celle des excès de l'endettement. Le modèle de la croissance américaine va devoir changer : le retour à l'épargne va atrophier la consommation, la baisse du dollar pourrait permettre aux exportations de prendre en partie le relais. Comment ? Avec quelle ampleur ? Trop tôt pour savoir.
En tout cas, le déficit américain a eu son pendant : l'excédent asiatique. La Chine est devenue l'atelier des Etats-Unis puis, accumulant les réserves monétaires, son créancier. La taille des économies en développement a crû de façon vertigineuse : elles pèsent 50 % du PIB mondial (en parité de pouvoir d'achat). La moitié de la production mondiale de porc est avalée par le "dragon", idem pour le ciment, un tiers de l'acier. Sa consommation de pétrole va tripler d'ici à 2030. D'où la flambée des prix de l'énergie, des métaux, des produits alimentaires.
La nourriture et l'énergie vont maintenant coûter durablement plus cher. Nous vivons la fin de trente années de baisse tendancielle. Est-ce que cela signifie la renaissance du spectre de l'inflation ? Probablement pas, même s'il est trop tôt pour être entièrement rassuré. Dans l'immédiat, ces prix élevés vont rogner le pouvoir d'achat, ralentir la consommation et la croissance.
Dans quelle mesure les pays en développement sont-ils assez autonomes pour résister à la chute de l'économie américaine, désormais au bord de la récession ? Ce"découplage" de l'Est vis-à-vis de l'Ouest est l'une des incertitudes majeures.
Reste la crise financière. La chute, cette semaine, d'un fonds d'investissement du géant américain Carlyle est venue montrer qu'elle est loin d'être circonscrite. Cette crise a ceci de nouveau qu'elle ne se focalise pas sur un pays ou sur une banque mais touche la construction sui generis de la planète financière. Est-ce à cause des taux d'intérêt (trop) bas de la FED ou de l'inventivité excessive des génies des maths ? En tout cas, les banques, et surtout les autres organismes, ont vendu et revendu des empilements fragiles de "produits", en ignorant leurs risques. Les réglementations forçant à sortir ces produits des bilans ont poussé au crime tandis que l'obligation de valoriser au jour le jour a précipité les pertes. Bref, il y a beaucoup de choses à revoir dans l'hyper-finance et, en attendant, la crainte est forte de nouvelles pertes, de faillites et d'un rationnement du crédit après les années d'excès.
Les trois chocs créent l'incertitude du court terme. A plus longue échéance, ils ne sont pas que négatifs et devraient accoucher d'une économie nouvelle : une croissance multipolaire, une recherche-développement énergétique et agricole, une finance plus sage. Mais les accouchements sont toujours angoissants.

Eric Le Boucher
LE MONDE 15.03.08 Article paru dans l'édition du 16.03.08.

10 no-ideas...





















10 Ideas That Are Changing The World


More than money, more than politics, ideas are the secret power that this planet runs on. Here are a few you need to know about

1. Common Wealth


Phillip Toledano
for TIME
The 21st century will overturn many of our basic assumptions about economic life. The 20th century saw the end of European dominance of global politics and economics. The 21st century will see the end of American dominance too, as new powers, including China, India and Brazil, continue to grow and make their voices heard on the world stage. Yet the century's changes will be even deeper than a rebalancing of economics and geopolitics. The challenges of sustainable development—protecting the environment, stabilizing the world's population, narrowing the gaps of rich and poor and ending extreme poverty—will render passé the very idea of competing nation-states that scramble for markets, power and resources.
The defining challenge of the 21st century will be to face the reality that humanity shares a common fate on a crowded planet. We have reached the beginning of the century with 6.6 billion people living in an interconnected global economy producing an astounding $60 trillion of output each year. Human beings fill every ecological niche on the planet, from the icy tundra to the tropical rain forests to the deserts. In some locations, societies have outstripped the carrying capacity of the land, resulting in chronic hunger, environmental degradation and a large-scale exodus of desperate populations. We are, in short, in one another's faces as never before, crowded into an interconnected society of global trade, migration, ideas and, yes, risk of pandemic diseases, terrorism, refugee movements and conflict.
We also face a momentous choice. Continue on our current course, and the world is likely to experience growing conflicts between haves and have-nots, intensifying environmental catastrophes and downturns in living standards caused by interlocking crises of energy, water, food and violent conflict. Yet for a small annual investment of world income, undertaken cooperatively across the world, our generation can harness new technologies for clean energy, reliable food supplies, disease control and the end of extreme poverty.
That's why the idea that has the greatest potential to change the world is simply this: by overcoming cynicism, ending our misguided view of the world as an enduring struggle of "us" vs. "them" and instead seeking global solutions, we actually have the power to save the world for all, today and in the future. Whether we end up fighting one another or whether we work together to confront common threats—our fate, our common wealth, is in our hands.
To make the right choice, we must understand four earth-changing trends unprecedented in human history:
First, the spread of modern economic growth means that the world on average is rapidly getting richer in terms of incomes per person. Moreover, the gap in average income per person between the rich world, centered in the North Atlantic (that is, Europe and the U.S.), and much of the developing world, especially Asia, is narrowing fast. With well over half the world's population, fast-growing Asia will also become the center of gravity of the world economy.
Second, the world's population will continue to rise, thereby amplifying the overall growth of the global economy. Not only are we each producing more output on average, but there will be many more of us by midcentury. The scale of the world's economic production by midcentury is therefore likely to be several times that of today.
Third, our bulging population and voracious use of the earth's resources are leading to unprecedented multiple environmental crises. Never before has the magnitude of human economic activity been large enough to change fundamental natural processes at the global scale, including the climate itself. Humanity has also filled the world's ecological niches; there is no place to run.
Fourth, while many of the poor are making progress, many of the very poorest are stuck at the bottom. Nearly 10 million children die each year because their families, communities and nations are too poor to sustain them. The instability of impoverished and water-stressed countries has ignited a swath of violence across the Horn of Africa, the Middle East and Central Asia. What we call violent fundamentalism should be seen for what it really is: poverty, hunger, water scarcity and despair.
These great challenges have not entirely escaped worldwide notice. In the past 20 years, world leaders on occasion have groped for ways to cope with them. In fact, they've achieved some important successes, and with considerable public support, which can provide a foothold for a sustainable future. We have adopted a global treaty for climate change; we have pledged to protect biodiversity; we are committed globally to fighting the encroachment of deserts in today's conflict-ridden dry lands of Africa, the Middle East and Asia. And the world has adopted the Millennium Development Goals to cut extreme poverty, hunger and disease by 2015. The challenge is to turn those fragile and unfulfilled global commitments into real solutions.
Global Goals
When it comes to problem-solving on a global scale, we remain weighed down by cynicism, defeatism and outdated institutions. A world of untrammeled market forces and competing nation-states offers no automatic solutions to these challenges. The key will lie in developing new sustainable technologies and ensuring that they rapidly reach all those who need them. If the trillions of dollars that the U.S. is squandering in Iraq was instead being invested in clean energy, disease control and new, ecologically sound ways of growing food, we wouldn't be facing the cusp of a rapidly weakening dollar, soaring food and energy prices and the threats of much worse to come.
Here are four bold but achievable goals for the U.S. and the rest of the world: — Sustainable systems of energy, land and resource use that avert the most dangerous trends of climate change, species extinction and destruction of ecosystems — Stabilization of the world population at 8 billion or below by 2050, through a voluntary reduction of fertility rates, rather than the current trajectory of more than 9 billion by midcentury— The end of extreme poverty by 2025, and improved economic security within the rich countries as well— A new approach to global problem-solving based on cooperation among nations and the dynamism and creativity of the nongovernmental sector.
What will it take to attain these goals? The greatest successes in global cooperation combine four elements: a clear objective, an effective technology, a clear implementation strategy and a source of financing.
Smallpox eradication, for example, started with a clear objective (the eradication of the disease) and an effective vaccine. It built on a clear implementation strategy, in which smallpox vaccines were given for free on a mass basis, and local outbreaks were quickly isolated through careful surveillance and response. The effort was funded on a sustained basis by several donor governments, including the U.S.'s. Similarly, the Green Revolution in Asia, which lifted China and India out of chronic hunger, built on a clear objective (raising food yields), an effective technology (a combination of high-yield seeds, fertilizer and irrigation), a clear implementation strategy (mass distribution of the input package at below market cost) and large-scale funding (from the Ford and Rockefeller foundations and the U.S. government, in addition to local financing).
Other examples abound of measurable progress against once daunting challenges: the rapid, if incomplete, expansion of primary schooling and literacy around the world; the systematic control of many killer diseases, including guinea worm disease, leprosy and African river blindness; and the voluntary decline of high fertility rates through access to family planning in almost all parts of the world, with sub-Saharan Africa the last remaining region awaiting a "demographic transition."
We live in a time of cynicism about achieving global public goals, yet whenever we have made the effort to mobilize our powerful technologies, we have succeeded. Measles deaths in Africa are down more than 90% in the past seven years, at a time when many people mistakenly believe that nothing can be accomplished in large parts of Africa. Polio is nearly eradicated. Food production is soaring in Ethiopia and Malawi because modern farming techniques have been brought to peasant communities. Children have filled the schools wherever school meal programs are introduced and school fees are dropped. There is no shortage of examples of how we can attain our goals, only a shortage of will and stamina so far to carry these successes to scale, and to other vital arenas.
Our generation's great environmental challenges can be met with similar resolve and technological focus. Climate change threatens our food supplies, coastlines, health and the survival of countless species. Yet powerful technological solutions are within reach. Coal-fired power plants can capture and store the carbon dioxide that they produce, rather than releasing the carbon dioxide into the atmosphere.
Plug-in hybrid automobiles, nearly ready for the market, have the potential to quadruple our miles per gallon. Solar energy, concentrated by rapidly improving systems of parabolic mirrors, could be deployed in Africa's great desert and dry-land regions to provide electricity for Africa and Southern Europe at a cost competitive with fossil fuels. New land-management strategies, backed by modest financial incentives, could end most of today's tropical deforestation, which now contributes around one-fifth of all global carbon emissions as well as causing a massive loss of biodiversity. And all these steps to sustainable energy, according to today's best economic and engineering evidence, can be implemented for less than 1% of annual world income.

Beyond Markets
If the solutions are so attainable, why haven't we reached them already? Part of the reason is that we are facing our problems in the wrong way. We are so convinced that the problems are intractable—or deathly expensive to solve—that paralysis reigns. Even when we are aware of what needs to be done, we are often trapped by a free-market ideology, the same kind of no-regulation policy that has led us into our current financial crisis.
On the three great challenges—environmental sustainability, a stable world population and the end of extreme poverty—market forces will not be enough. The world's producers and consumers currently regard the air as a free dumping ground for carbon dioxide and other climate-changing greenhouse gases. We need to correct market forces—for example, by taxing carbon emissions that are offset by tax reductions elsewhere—in order to create the right incentives. We need to expand greatly our public investments in early-stage clean technologies, such as improved solar-thermal power and carbon capture and sequestration, just as the National Institutes of Health uses public funding to support medical breakthroughs.
Similarly, population stabilization in poor countries requires a determined public investment—in girls' education, health services and child survival—to promote a rapid and voluntary reduction in birth rates. And we should first help the poorest of the poor to get above survival levels of income before we can expect market forces to lift them further, to market-driven prosperity.
None of this is expensive, but none of it can happen by itself. Indeed, it is the low cost of success that is perhaps the most remarkable feature of all. Consider malaria, the great African killer disease. Three hundred million antimalaria bed nets are needed to protect impoverished Africans from the disease. Each net costs $5 and lasts five years, for a total cost of $1.5 billion over five years. Yet that is less than one day's Pentagon spending! Add in the costs of medicines and ongoing delivery services, and we find that comprehensive malaria control would cost less than two days' Pentagon spending each year. Sustainable development will not break the bank. The key is, rather, to make the right choices in our public investments and to find ways to harness, and channel, market forces.

The Power of One
Great social transformations—the end of slavery, the women's and civil rights movements, the end of colonial rule, the birth of environmentalism—all began with public awareness and engagement. Our political leaders followed rather than led. It was scientists, engineers, church-goers and young people who truly led the way. If as citizens we vote for war, then war it will be. If instead we support a global commitment to sustainable development, then our leaders will follow, and we will find a way to peace.
Each of us has a role to play and a chance for leadership. First, study the problems—in school, in reading, on the Web. Second, when possible, travel. There is no substitute for seeing extreme poverty, or deforestation, or the destructive forces of nature in New Orleans, to understand our generation's real challenges. There is no substitute for meeting and engaging with people across cultures, religions and regions to realize that we are all in this together. Third, get your business, community, church or student group active in some aspect of sustainable development. Americans are promoting the control of malaria, the spread of solar power, the end of polio and the reversal of treatable blindness, to name just a few of today's inspiring examples of private leadership. Finally, demand that our politicians honor our nation's global promises and commitments on climate change and the fight against hunger and poverty. If the public leads, politicians will surely follow.
Our generation's greatest challenges—in environment, demography, poverty and global politics—are also our most exciting opportunity. Ours is the generation that can end extreme poverty, turn the tide against climate change and head off a massive, thoughtless and irreversible extinction of other species. Ours is the generation that can, and must, solve the unresolved conundrum of combining economic well-being with environmental sustainability. We will need science, technology and professionalism, but most of all we will need to subdue our fears and cynicism. John F.Kennedy reminded us that peace will come by recognizing our common wealth. "If we can not end now our differences, at least we can help make the world safe for diversity. For, in the final analysis, our most basic common link is that we all inhabit this small planet. We all breathe the same air. We all cherish our children's future. And we are all mortal."

Sachs, author of The End of Poverty, directs the Earth Institute at Columbia University

vendredi 14 mars 2008

2. The End of Customer Service



The people of Memphis had never seen anything like it. When Clarence Saunders opened his first Piggly Wiggly in 1916, a grocery store was a place where you told the clerk behind the counter what you wanted and he fetched it. In Saunders' store, patrons roamed freely among shelves packed with goods. They took what they wanted and paid on the way out. The "self-serving store," as Saunders called it in his patent application, revolutionized retail, much as atms and pump-your-own gas later re-engineered other industries.
Yet it was all simply prelude. Only now are technology and public sentiment aligning to truly shift the responsibility of collecting goods and services to the consumer. Consider the last time you rang up your own purchase at Wal-Mart, checked into a hotel at a kiosk or bought a ticket from a machine in the lobby of a movie theater. Companies love self-service for the money it saves, and with consumers finally playing along, the need to interact with human beings is quickly disappearing.
Now that companies have gotten you used to the idea, they are poised to go all the way. The British retailer Tesco has opened dozens of its Fresh & Easy grocery stores in the U.S.: all the lanes are self-checkout. By summer, Alaska Airlines will finish building its "Airport of the Future" in Seattle. The ticket counter has been obliterated; only islands of self-check-in kiosks remain. In Britain, NCR, a company that sells self-service systems, is trying out machines that let customers not only buy merchandise on their own but also return it. In Malaysia, IBM has outfitted a chain of sushi restaurants with ordering screens linked to the kitchen; so much for waitresses. And in Pennsylvania, Heritage Valley Health System will soon join the ranks of hospitals using check-in kiosks for emergency-room visits. Simply touch the image of the human body where it hurts.
Increased efficiency and cost savings aren't the only result. Slowly, we are separating services from the places where we are used to receiving them. Continental Airlines is testing a program that would allow PDA users to wirelessly check their flight's standby list. No need to talk to a counter agent anymore, let alone be in the same terminal. For supermarkets, Motorola makes a handheld scanner that customers carry around; it lets them ring up and bag groceries as they go.
Of course, clerks aren't completely going away. You just don't have to see them. "We've all had the pushy salesperson," says NCR CEO Bill Nuti. "Business will get smarter about when to serve you."
The less cheery way to look at it is that we're doing the work of employees without being paid. "The company is more productive, but we're shifting work to consumers. So from a macro perspective, are we more productive or less?" asks Mary Jo Bitner of the Center for Services Leadership at Arizona State University. And by adding all these new tasks to our daily routine, are we overstressing ourselves and reducing our quality of life? It's an interesting debate. Just don't expect to have it with a clerk

3. The Post-Movie-Star Era




Fox Searchlight




A few months ago, I sat with three of the most popular actors of the past few decades — Robert Redford, Meryl Streep and Tom Cruise — who were promoting their new film, Lions for Lambs. I posed to them an indelicate question: Are movie stars obsolete? Consternation erupted as the three quickly and forcefully dismissed the idea. And why shouldn't they? They had nearly a century of movie history on their side.
The notion of star quality, of the famous face and magnetic personality that get the mass audience into theaters, has been an article of film-industry faith ever since Charlie Chaplin and Mary Pickford became worldwide sensations in the infant medium back around 1914. Over the years, almost everything else about movies changed, but one tenet held firm: the name above the title sold tickets. That's why the top stars could earn $25 million a picture — because they were the surest guarantee of a return on investment.
Except now they're not. Indeed, we may be in Hollywood's first poststar era. If you judge movie stardom by the actors who headline the biggest hits, then the top stars of 2007 include Tobey Maguire (Spider-Man 3), Shia LaBeouf (Transformers), Daniel Radcliffe (Harry Potter and the Order of the Phoenix) and Gerard Butler (300). Each of these films took in more than $200 million at the domestic box office, or more than three times as much as the political comedy Charlie Wilson's War, with a cast headed by Tom Hanks and Julia Roberts. Among actresses in the year's releases, the big star was Ellen Page, whose low-budget Juno has made $138 million domestically. Doesn't she deserve an eight-figure contract for her next film? No, because even studio bosses know that, appealing as Page may have been, what drew crowds to Juno was story and attitude. Those are the lures of indie films, as surely as comic-book grandeur is the sine qua non for today's franchise blockbusters.
Meanwhile, star vehicles keep tanking. One reason is salutary: being in a string of hits no longer matters much to many stars. They have a taste for the off-Hollywood project that wouldn't be made if they weren't in it and that can stretch their talents even as it challenges their fans. Bravo for all this pro bono work. Still, you have to ask why The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford, with Brad Pitt as the outlaw hero and Oscar-nominated Casey Affleck as his nemesis, should cadge a mere $4 million domestically or why The Good German, a spy thriller starring Maguire, Cate Blanchett and George Clooney — "the last movie star" — should earn a pitiful $1.3 million.
Every trend needs an exception, and Hollywood still has a guy whose movies are sure-shot smashes: Will Smith. (Matt Damon and Adam Sandler are also reliable hitmakers if they stick to their respective action and farce genres.) And yes, it's always possible that we're at the dawn of a new star era — that LaBeouf and Page will be the Hanks and Roberts of the next decade.
But with Hollywood getting most of its revenue from no-name epics and nonstar animated features like Ratatouille and Alvin and the Chipmunks, the moguls will realize that big names no longer mean big grosses. Just ask Redford, Streep and Cruise (but not to their faces). The movie they starred in last fall earned only $15 million domestically. Which suggests that the industry should stop paying for the pricey lions and place their bets on a flock of fresh lambs.

4. Reverse Radicalism

Kate Brooks

Serious study of terrorism has, for the past 20 years, been fixated on one question. That question, so teasingly close to the right one, is, Why do people join terrorist groups?
The better the study, the more muddled the findings. Would-be terrorists are "unremarkable people" living "unremarkable lives," concluded a 2007 report by the New York City police department. Humans do not join terrorist groups because they are poor, oppressed or religious. They seem to join in search of purpose, excitement or status. They seem to be fighting loneliness. But then again, not always.
The smarter question, the one experts have now begun to ask, is, Why do people leave terrorist groups? John Horgan, a Penn State psychologist, has interviewed 28 former terrorists. His subjects have spanned 13 organizations, including five Islamic extremist groups. The men have told him strikingly similar stories of disenchantment. "I was stunned by the common denominators between members of the ira and members of Jemaah Islamiah [a militant Islamist group in Southeast Asia with ties to al-Qaeda]."
Many said they'd been disappointed by the terrorist life. "The reality didn't live up to the fantasy," says Horgan. "The reality is depressing, stressful and generally not what people expect." And in that disconnect lies opportunity. Nearly a dozen countries, including the U.S. in Iraq, have recently started programs to educate radicals about the gap between their religious ideals and the groups they follow—to essentially force the disenchantment process with the help of clerics and ex-terrorists. "We've been fighting the wrong battle," says Frank Cilluffo, a former White House Homeland Security official who is researching deradicalization at George Washington University. "The real center of gravity of the enemy is their narrative. It is ideologically bankrupt."
Nasir Abas belonged to Jemaah Islamiah and its predecessor groups for 18 years. At a Jakarta coffee shop in February, he explained to TIME why he joined. "You have to remember how it was in those days. Muslims all over the world witnessed the suffering of their brothers and sisters," he says, sounding very much like a modern-day jihadi. When his teachers invited him to leave his native Malaysia to go to Afghanistan, he was thrilled. "I found it very heroic, a dream come true."
Nasir became a weaponry instructor at a mujahedin training camp. "Give me any kind of weapon that no longer works, I can make it work perfectly again," he says with a small smile, holding his coffee cup close. Eventually, he rose to head Mantiqi Three, Jemaah Islamiah's training unit.
On Christmas Eve 2000, a wave of Jemaah Islamiah church bombings killed 19 in Indonesia. Nasir heard about it on the news, and he was distraught. "It was against the teachings of the Prophet, which bar Muslims from destroying places of worship." Then in 2002, a massive bombing rocked a Bali nightclub, killing 202. Nasir had trained two of the men involved. "I felt really troubled," he says. "I tried to talk to people in the organization, but what could you do when they wouldn't listen?"
On April 18, 2003, the police forced the issue. Nasir was arrested in East Jakarta and sent to prison for 10 months on immigration charges. He cooperated in order to get a shorter sentence and because, he says, he was tired of the lies. Nasir helped put away several Bali plotters, and he published a 2005 book arguing against killing civilians. "It's well defined in the Koran whom we are supposed to fight. It is not justifiable to kill anyone who is innocent."
Today, as an adviser to Indonesia's antiterrorism squad, Special Detachment 88, Nasir visits ex-comrades in jail to persuade them to cooperate and speaks critically of Jemaah Islamiah in the media. So far, the program has helped disengage two dozen Jemaah Islamiah members, according to the independent International Crisis Group.
Similar programs exist in Saudi Arabia, Egypt, Singapore and Britain. Data on success rates are scarce, which is a problem. But even the U.S. military is paying attention: some of the 25,000 detainees in Iraq have started taking religious enlightenment classes. Major General Douglas Stone, who oversees U.S. detention centers there, has said re-education helps "knock the edge off" detainees who don't understand Islam.
Such experiments can be expected to be messy. Of all the men he has interviewed, Horgan says, none are truly deradicalized. Disengagement is more realistic. Nasir still supports the creation of an Islamic state and says Muslims have a right to kill U.S. soldiers in Iraq. When he recalls turning in former comrades, he becomes visibly upset. "I felt very sad. You will never be able to imagine how I felt." His eyes look defeated. He asks TIME not to name the coffee shop. Then he leaves, returning to the netherworld between the masses and the margins.

—With reporting by Zamira Loebis/Jakarta

5. Kitchen Chemistry


Phillip Toledano
for TIME
You've been cooking like an idiot. You press on meat and compare it with the flesh on your hand to guess how rare it is; you throw spaghetti at the wall to see if it's done; you add an amount of salt that looks pretty when it's in your palm. If people made medicine this way, we'd all be dead.
Home cooks are about to learn what Kraft Foods and McDonald's have known for more than 50 years: placing food over heat is science, not art. The resistance to food science (the phrase stinks of school cafeterias, Velveeta and those weird colored balls they sell at ball games as the dystopian "ice cream of the future") has grown stronger with the local, organic and slow-food movements. But resistance is futile. And misguided. "Maybe part of the fear is Soylent Green," says NYU chemistry professor Kent Kirshenbaum, who co-founded the Experimental Cuisine Collective, which explores scientific principles that can be applied to cooking — like finding a replacement for the powder from threatened orchid tubers that's used to make a stretchy Turkish ice cream called salep dondurma. "There's been some confusion about whether or not our approach toward taking a scientific understanding of foods has to do with artificial foods and the processing of foods." But Kirshenbaum is dedicated to fresh ingredients. You can have your organic vegetables and eat them as hydrocolloids too.
As fewer people actually do any cooking — because prepared dishes at supermarkets, meal-prep kitchens and restaurants will get even cheaper — the remaining brave cooks are going a little mad scientist. This paradigm shift won't be such a big deal in practice. Your oven is pretty much an advanced science gadget already, you use meat thermometers, and that measuring cup looks an awful lot like a beaker. You're just going to have to step it up a little: replace that liquid-measuring cup with a more accurate dry-weight scale; get a vacuum sealer like that FoodSaver gadget and a Crock-Pot that stays at a precise temperature so you can sous vide meat (which involves cooking it in a bag for a long time in a low-temperature water bath); learn how to use simple chemicals like agar-agar and xanthan gum (just better versions of gelatin and cornstarch, really); review a little high school chemistry. No big deal.
It's going to mean cooking a little more carefully, like you would bake. Which will be made easier through gadgetry. Speed ovens like the TurboChef circulate hot air at up to 60 m.p.h. (almost 100 km/h), making precise temperature changes so simple, you don't even know they're occurring. (A 31⁄2lb. [1 1/2 kg] chicken cooks in 14 min.) And induction cooktops are more than twice as energy efficient as gas burners, allowing for quicker temperature changes.
Sure, some cookbooks will need to be rewritten, but stuff is always getting updated online, so you won't even notice. "Transition temperatures for every protein in an egg or meat are pretty well known," says Harold McGee, author of On Food and Cooking: The Science and Lore of the Kitchen. "In industries, that information is used to optimize processes. That kind of information hasn't entered the home kitchen yet. There's a pretty big difference between heating an egg at 60 C and 61 C." Kraft Foods knows that, and soon you will too. Whether you want to or not.

6. Geoengineering



By BRYAN WALSH






Uriel Sinai / Getty









I'm going to tell you something I probably shouldn't: we may not be able to stop global warming. The Arctic Ocean, which experienced record melting last year, could be ice-free in the summer as soon as 2013, decades ahead of what the earlier models told us. We need to begin curbing global greenhouse emissions right now, but more than a decade after the signing of the Kyoto Protocol, the world has utterly failed to do so.
For most environmentalists, the answer to that depressing litany is to keep pushing the same message harder: cut carbon and cut it now. But a few scientists are beginning to quietly raise the possibility of cooling the planet's fever directly through geoengineering. The principle behind it is straightforward — compensate for an intensified greenhouse effect by reducing the amount of solar radiation reaching the earth — but the techniques seem like pure science fiction. Just a few: using orbital mirrors to bounce sunlight back into space, fertilizing the oceans with iron to amplify their ability to absorb carbon and even painting roofs white to increase solar reflection.
Geoengineering has long been the province of kooks, but as the difficulty of reducing greenhouse-gas emissions has become harder to ignore, it is slowly emerging as an option of last resort. The tipping point came in 2006, when the Nobel Prize—winning atmospheric scientist Paul Crutzen published an editorial examining the possibility of releasing vast amounts of sulfurous debris into the atmosphere to create a haze that would keep the planet cool. "Over the past couple of years, it's gone from an outsider thing to something that is increasingly discussed," says Ken Caldeira of the Carnegie Institution for Science at Stanford University.
Caldeira modeled the effects on climate that Crutzen's notion of spreading sulfur particles into the air would have and found that geoengineering might be able to compensate for a doubling of the concentration of carbon dioxide in the atmosphere. Even more impressive was the price tag: somewhere between a few hundred million dollars and a couple of billion dollars a year, compared with the unknowable cost of decarbonizing the entire world. But the drawbacks are serious. Worsening air pollution is a risk. We'd have to keep geoengineering indefinitely to balance out continued greenhouse-gas emissions, and the motivation to decarbonize might disappear if we believed we had an insurance policy. And those are just the consequences we know about. But the truth is, we're already performing an unauthorized experiment on our climate by adding billions of tons of man-made carbon dioxide to the atmosphere. Unless the geopolitics of global warming change soon, the Hail Mary pass of geoengineering might become our best shot.